La valorisation de nos contacts « faibles » au détriment de nos contacts « forts »

Facebook – et les réseaux sociaux par élargissement – ont largement prouvé au cours de la dernière décennie qu’ils avaient une prise sans cesse croissante sur nos existences. Au delà des traditionnelles connaissances resurgies du passé qui se révèlent être parfois encombrantes, les implications massives sur le réel peuvent être surprenantes. Les Anglais – jamais les derniers en matière d’évolutions sociales – ont ainsi pu constater un étonnant retour des cas syphilis directement imputables à des relations post-séduction facebookienne ou s’insurger contre l'homme qui vendait de l’alcool à domicile à des mineurs via sa propre page de profil! Mais à une échelle plus globale, Facebook s’est surtout révélé être un fantastique facteur de drame dans les mariages. Pourtant, au delà des recettes inespérées pour les avocats spécialisés en droit de la famille, les réseaux sociaux pourraient surtout préfigurer une refonte d’une partie de nos normes sociales à une vitesse telle que nous ne l'avions même pas envisagée.
C’est une évidence Facebook divise. D’un côté, on trouve les gens heureux. Ceux-là qui passent quotidiennement des heures à stalker les profils de leurs amis, à jouer à des jeux, à partager des vidéos insipides et à remplir le mur de leurs amis virtuels avec des cadeaux virtuels douteux – « Gisèle t’as offert la rose de l’amour » – et autres quizz effarants. Et puis de l’autre côté, on a les grincheux. Souvent eux-mêmes inscrits sur la plateforme américaine, ils s’insurgent régulièrement contre les saillies de Mark Zuckerberg, son patron, qui nous explique tous les trois mois que la privacité est un concept obsolète, et que la tendance est désormais à la transparence. De manière récurrente, des groupes dissidents, des amourachés de la vie privée, se soulèvent et tapent sur trois casseroles pour faire un peu de bruit et nous notifier qu’ils s’apprêtent à quitter Facebook. En guise de réponse, les autres utilisateurs les observent gesticuler, considèrent la possibilité de quitter le réseau une demie-seconde puis leur adressent souvent un regard plein de compassion feinte, un de ces regard qui en disent long sur l’emprise que les réseaux sociaux ont tissé sur leurs vies. Facebook est devenu une métaphore numérique du syndrôme de Stockholm. Le site matérialise une prison sans barreau, Mark Zuckerberg un geôlier et les utilisateurs des prisonniers de plein gré.
Comme le rappelait un récent article du New Scientist, cette addiction – puisqu’il s’agit bien de cela – trouve une vraie forme de justification dans la théorie de « la force des liens faibles » (The strenght of weak ties) développée en 1973 par le sociologue américain Mark Granovetter. Pour Granovetter, les liens faibles sont en fait tous ces individus qui nous permettent d’atteindre des sphères d’influences auxquelles on n’aurait pas accès par le biais de nos liens forts, à savoir famille ou amis proches par exemple. En 1973, Granovetter soulignait déjà qu’un nombre important d’individus trouvaient leur travail grâce à des informations communiquées justement par ces liens faibles. Le sociologue américain émettait l’hypothèse qu’un tel phénomène était probablement dû au fait que si ces amis d’amis n’étaient pas exactement comme vous – pour des raisons sociales, professionnelles ou sphériques – ils étaient toutefois sans doute suffisamment proches en matières d’intérêts personnels ou d’entourage social pour avoir une influence positive sur votre existence.
Mais revenons-en à notre époque. Intrinsèquement, les choses ont sans doute assez peu changé, et on vit globalement dans une société où chacun est suffisamment malin pour vouloir ce qu’il considère être un bon job et suffisamment avar pour tout mettre en oeuvre pour l’obtenir. Mais là où la situation a évolué, c’est que le nombre de liens faibles dont chacun dispose a considérablement augmenté, grâce aux réseaux sociaux et Facebook en particulier. L’émergence de tels outils de concentration de nos contacts nous a concrètement permis de centraliser la grande majorité de nos contacts en un sanctuaire numérique. En résumé, on s’est tous créé un énorme réseau. Dès lors, l’importance et le rôle primordial des liens faibles dans notre fonctionnement en tant qu’individu moderne sont plus forts que jamais.
De par le fonctionnement des réseaux sociaux, les barrières pour demander un conseil ou un service sont plus faibles que jamais. Autre donnée intéressante, la multiplication des statuts permet également d’accèder à une information à laquelle l’individu ne serait pas forcément parvenu dans sa sphère de référence. S’il existe encore une relative nécessité d’entretenir des contacts physiques, l’impact du numérique atteint donc des proportions jusque là difficilement envisageables.
A en croire, Judith Donath, une chercheuse du Centre Berkman pour l’Internet et la Société de l’Université d’Harvard, l’explosion du nombre de liens faibles dans notre entourage pourrait entraîner de profondes conséquences sur nos structures sociales. Selon elle, la taille des groupes sociaux traditionnels était logiquement limitée par le manque de temps pour créer et entretenir une communauté fiable et de confiance. Jusque là rien de nouveau, c’est peu ou prou ce que le sociologue britannique Robin Dunbar avait évalué au début des années 1990 lorsqu’il avait émis la règle du nombre de Dunbar, selon laquelle il est quasiment impossible pour un individu de maintenir des relations sociales stables avec un nombre d’individus supérieurs à environ 150. Pourtant, pour Judith Donath, les réseaux sociaux ont précisément changé ce dernier point et nous permettent de nous construire un supernet (super-réseau) aux contacts très facilement accessibles et surtout plus gros qu’on aurait jamais pu l’imaginer. Plus rien d’étonnant dès lors à voir des personnes avec 500 ou 1000 amis sur Facebook. Plus aucune barrière, non plus pour rentrer en contact avec un membre du réseau via un message attrapé à la volée.
Indéniablement, que les râleurs le veulent ou non, les normes sociales évoluent et petit à petit, les différents groupes sociaux fusionnent. Famille, amis, collègues de travail, amis d'amis ou conquête d’un soir prennent subrepticement une place équivalente dans notre espace numérique vital. Si les plus de vingt ans sont encore entre deux eaux, parfois suffisamment méfiants pour protéger encore un tant soit peu leur vie privée, il n’est pas absolument pas dit qu’il en soit de même pour la génération suivante, d’autant plus si Zuckerberg dit vrai. Mais surtout, la volonté de se constituer un « super-réseau » qu’il sera bien utile de presser à l’heure de trouver un appartement, un travail ou une relation devraient en toute logique devenir la norme. Dès lors, les individus avec le plus d' « amis » dans leur réseau devraient logiquement devenir les individus les plus attractifs, non plus pour des raisons liées à l’exemplarité de leur travail ou la sympathie qu’ils inspirent mais bien en raison de l’intérêt potentiel d’avoir à son tour de telles personnes dans son propre réseau. On basculera alors peut-être dans une société où la notion d’amitié sera rationalisée. L’information circulera mieux que jamais et l’humanité baignera sans doute plus dans un bouillon de culture mais aussi de vanité permanent. Le réseau social sera sans doute devenu une drogue nécessaire à notre bien-être.










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